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Inondations en milieu lacustre au Bénin: A Sô-Ava, les personnes handicapées entre détresse et survie

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Au Bénin, les changements climatiques touchent de plein fouet l’ensemble de la population et plus encore les groupes marginalisés. Particulièrement vulnérables, les personnes handicapées supportent de manière disproportionnée le fardeau du changement climatique.  A Sô-Ava, une commune du Sud, le milieu lacustre amplifie les peines déjà grandes des personnes handicapées. Reportage.

Le déplacement à l’intérieur de la commune se fait principalement en pirogue ou avec des barques motorisées

Ganvié, un arrondissement de Sô-Ava, une commune du Sud du Bénin, située sur le lac Nokoué, au nord de Cotonou, la capitale économique. Après une grosse demi-heure de navigation depuis l’embarcadère de Sô- Ava ce vendredi de juin, la barque motorisée s’immobilise lentement au bas d’une maison. 

Construite sur pilotis et en matériaux précaires comme la plupart des habitats de la commune, la maison est basse, comparée à celles qui l’entourent. Un petit escalier rudimentaire de quatre marches la relie à l’extérieur. 

L’intérieur de la maison, petite, est austère. « Soyez les bienvenus ! », lance joyeusement Sabitiou Codjia, la maîtresse.  Habillée d’un chemisier indigo rehaussé d’un foulard jaune, elle est assise à même le plancher de sa chambre dont les lattes laissent entrevoir, quelques centimètres seulement plus bas, les flots du Nokoué.  

Après de gros efforts, elle arrive à se hisser sur le lit de sa chambre. La quarantaine, Sabitiou a perdu l’usage de ses membres inférieurs après une maladie contractée durant sa tendre enfance. Comme si cela ne suffisait pas, elle est aussi invalide d’un bras.  

Lourdement handicapée, la mère de famille appréhende le mois de juillet, synonyme pour elle de début de chemin de croix. « C’est le début de la crue. Quand le niveau de l’eau monte, ma maison s’inonde automatiquement, m’obligeant à vivre en recluse, et ça peut durer pendant trois mois», témoigne Sabitiou.

Sabitiou explique n’avoir pour seul de rempart à l’inondation que son lit. Suffisamment haut, il lui évite de patauger dans la chambre. « Quand c’est possible, j’envoie les enfants chez des proches, sur la terre ferme. Il est si compliqué pour moi que je reste sur place », ajoute la mère de famille. Dans l’intimité de sa chambre, elle se confie sur quelques-unes des difficultés qu’elle éprouve alors. Pour elle, prendre une douche, aller aux toilettes ou simplement se mouvoir prend l’allure d’un parcours du combattant. « Je ne peux marcher, ni ramper. Quand je veux prendre une douche, les enfants disposent des chaises au milieu de la chambre inondée. Ils m’aident à m’installer dessus et me laissent. Quand je finis, je les appelle et ils me remettent sur le lit » confie-t-elle. Mère de six enfants, elle a vécu plus d’un accouchement en temps d’inondation mais refuse d’en parler. « Vous allez me faire pleurer » répond-elle pudiquement, sans entrer dans les détails. 

La  peur d’être emportée par le courant

Sabitiou n’est pas un cas isolé à Sô-Ava. Dans cette commune de 118.547 habitants selon le dernier recensement général de la population et de l’habitation en date (RGPH 4), nombreuses sont les personnes handicapées à souffrir corps et âme des affres des inondations. Selon la version révisée du Plan de développement communal (PDC) 2018-2022), les personnes handicapées « sont pour la plupart marginalisées » et vivent « une situation peu reluisante dans la commune de Sô-Ava », ce qui accentue leur vulnérabilité aux inondations. 

Céline, jeune fille handicapée au regard triste

Céline, 18 ans, en fait partie. Paralysée au sortir d’une  maladie à laquelle n’a pas survécu sa jumelle, la jeune fille habite à Dokodji, un village de l’arrondissement de Sô-Ava, à une centaine de mètres des rivages du lac, dans une maison construite sur la terre ferme et en hauteur.  « Même si l’eau n’entre pas dans notre maison, je souffre beaucoup pendant les inondations, toutes les voies sont inondées. J’ai peur d’être emportée par le courant ou de perdre mes béquilles. Je peux  faire des jours sans aller à la selle mais ça me rend malade», déclare la jeune fille, la voix basse et le regard triste.  

Tous les ans entre juillet et octobre, voire novembre le lac Nokoué entre en crue, entraînant des inondations devenues systématiques et de plus en plus intenses ces dernières années. La commune a été parmi les plus dévastées en 2010, lors inondations les plus désastreuses de l’histoire du Bénin. Ces inondations avaient touché 55 de 77 communes du pays et coûté la vie à 46 personnes. 

« C’est un phénomène normal qui survient tous les ans mais ces dernières années, à cause du changement climatique, les crues sont devenues importantes et causent des inondations qui font souffrir la communauté », remarque Justin Wanou, un natif de la commune.

Impacts disproportionnés pour les personnes handicapées

Si tous les habitants sont concernés  par les inondations, ils ne sont cependant pas égaux face à leurs impacts. Le phénomène met particulièrement en péril les personnes handicapées  comme Sabitiou et Céline, qui, plus exposées et disposant  de moins de moyens pour y faire face, les subissent de façon disproportionnée. 

« Si l’épreuve de l’inondation est déjà très difficile pour les personnes valides, imaginez un peu ce que peut vivre une personne handicapée, quel que soit son handicap », renchérit Emmanuel Enagnon Djanfan, Président de l’association de personnes handicapées ‘’Alowanou’’  regroupant une centaine de personnes handicapées moteur parmi lesquelles une quarantaine de femmes. « Si une grosse pluie survient la nuit, nous nous retrouvons rapidement dans l’eau. Les personnes valides peuvent se lever mais celui qui ne peut pas marcher ou voir, comment fait-il ?», s’interroge-t-il

Emmanuel Enagnon Djanfan n’a d’autre choix que de prendre des risques quand il se déplace

Apollinaire Sekki la soixantaine, a perdu la vue en 2015.  A Sindomey, un autre village de l’arrondissement de Sô-Ava où il a déménagé pour fuir les inondations, le sexagénaire n’est pourtant pas au bout de ses peines. « Je dépends de mes fils pour tout. En période d’inondation, quand ils ne sont pas là, j’ai peur de tomber et de me noyer parce que l’eau nous entoure », confie le sexagénaire dont les yeux, bien que grandement ouverts, sont définitivement éteints. La mère de ses enfants, confie-t-il, a dû quitter Sô-Ava pour des raisons de santé. 

« Elle est paralysée et ne peut plus revenir ici », poursuit Roméo, 19 ans, son fils. Elève au collège d’enseignement général de Sô-Ava,  il veille depuis des années sur son père. N’ayant pu valider l’année scolaire 2021-2022, il a préféré abandonner les études en classe de seconde. 

Dans son mémoire de Master de spécialisation en gestion des risques et des catastrophes intitulé « Changements climatiques : impact des inondations sur le bien-être des personnes handicapées et les stratégies d’adaptation dans la commune de Sô-Ava, République du Bénin » Marthe Estelle Fifamin Gnimassou note que les inondations répétées causées par les changements climatiques « affectent la santé, la sécurité, les activités et les relations sociales des personnes handicapées dans la commune de Sô-Ava ».

Vétuste, la maison de Sabitiou s’est affaissée avec le temps et nécessite d’être rehaussée par de nouveaux pilotis mais elle dit ne pouvoir compter sur la vente de tisanes pour le faire.  « C’est impossible. Par jour, je peux vendre pour 2.000 francs CFA (3,21 dollars américains, ndlr), parfois 500 francs CFA (0,80 dollar américain, ndlr) et parfois rien, car nous sommes nombreuses à pratiquer cette activité sur le lac. Je ne peux pas faire du porte à porte en pirogue comme d’autres à cause de mon état. Je obligée de tout arrêter». 

A cause des inondations, les personnes handicapées souffrent aussi de nombreux problèmes de santé. Marthe Estelle Fifamin Gnimassou en liste vingt, allant de la toux à la grippe en passant par l’anxiété, les démangeaisons, le paludisme, la fièvre typhoïde ou encore des maux de ventre. 

« Pendant les inondations, je souffre de dermatoses. Le corps tout entier me démange. Mais voilà que je suis obligé de vivre dans l’eau durant tout ce temps. C’est une période difficile. On ne mange pas à notre faim et on n’a pas de quoi aller consulter au centre de santé. Les proches nous aident mais le feront-ils éternellement », s’interroge Emmanuel Enagnon Djanfan. 

A la tête de l’association ‘’Alowanou’’, il espère que les choses s’arrangeront un jour. « Je me bats pour la dignité des personnes handicapées. Je ne veux pas qu’on soit vus comme des indigents obligés de mendier. Nous sommes personnes à part entière et méritons respect et dignité ». En attendant cette aube nouvelle, Emmanuel Enagnon Djanfan reste réaliste: 

« Dans quelques semaines, la crue sera là. Je ne sais pas ce qu’elle nous réserve en termes d’inondations mais je sais que nous en souffrirons encore cette année».

Flore NOBIME

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