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Salinisation des sols : un casse-tête pour les agricultrices au Bénin et au Sénégal 

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Au Bénin et au Sénégal, deux pays d’Afrique de l’Ouest, la salinisation des terres cultivables affecte les moyens de subsistance des agricultrices et les expose à une plus grande précarité.

Les pieds immergés à hauteur des genoux dans un petit bassin noyé dans la végétation, Sabine Aïssi recueille d’une main  un peu d’eau qu’elle porte à sa bouche. « Elle n’est pourtant pas salée », s’exclame-t-elle en la recrachant, la mine inquiète. Maraîchère à Adounko, un village d’Avlékété dans la commune de Ouidah, la jeune agricultrice ne sait plus à quel saint se vouer. Sur le site qu’elle exploite du côté de la plage, ses plants de poivron ont cessé de croître à peine sortis de terre. Sabine n’a d’autre choix que de les arracher.

Sur d’autres planches, où poussent melons, piments, pastèques, les feuilles sont aussi flétries. Sabine, craint la catastrophe de 2021. «L’eau du bassin était devenue très salée mais je ne le savais pas. Elle était douce quand je la goûtais. Le sel était plus bas mais je l’ignorais. Quand je l’ai su, il était trop tard. J’ai tout perdu », raconte la jeune femme. 

Sabine n’était pas seule dans cette situation. Comme elle, toutes les maraîchères du village ont été confrontées au même problème. Jeanne Selida, une productrice de piment s’en souvient comme si c’était hier : « Le sel nous a envahis subitement. Tous les bassins qu’on utilisait alors étaient touchés. J’avais du piment sur une grande superficie de piment. J’avais acheté 45.000 francs CFA de semences, sans compter le compost et d’autres dépenses. J’ai perdu tous ces investissements». 

Les maraîchères d’Adounko ne sont pas des cas isolés sur le littoral béninois où, de plus en plus, le sel met à mal l’agriculture.  Selon la Troisième communication nationale du Benin à la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la zone côtière, longue de 125 km, est vulnérable à un certain nombre de phénomènes dont « la salinisation des terres, eaux souterraines et eaux de surface », qui affectent surtout pêcheurs, maraîchers et agriculteurs.

1 milliard d’hectares de sols touché dans le monde

La salinisation des sols est définie comme l’accumulation des sels dans les sols à des niveaux toxiques pour la plupart des plantes, animaux et champignons. Spécialiste de la physiologie végétale à l’Université d’Abomey-Calavi, Dr Hermann Prodjinonto explique qu’il s’agit de la combinaison dans le sol, des cations tels que le sodium, le potassium, le magnésium  et des anions tels que le chlorure, le sulfate, le carbonate. Elle est d’origine naturelle (le réchauffement climatique, l’altération des roches, apports naturels externes), et humaine (irrigation, défrichement etc.).

D’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la salinisation touche près d’un milliard d’hectares de sols à travers le monde, soit 8,7% des sols de la planète. « Toute la terre est touchée. Actuellement, on estime qu’environ 33% des zones irriguées le sont », ajoute Dr Prodjinonto. 

Selon Abdallah Gambi Diedhiou, professeur de microbiologie du sol  à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, « à l’horizon 2050 au niveau mondial, les prévisions font état de près de 50% des terres arables affectées par la salinisation »

Des rendements en baisse

La salinisation est un danger pour l‘agriculture et surtout pour les agricultrices, plus vulnérables. Delphine Houessou, la soixantaine est maraîchère depuis vingt ans à Yodo-Condji, un village de Grand-Popo, commune côtière située à une centaine de kilomètres de Cotonou. Depuis quelques années, elle subit les affres du sel. « Ces cinq dernières années, l’eau que nous utilisons pour l’arrosage est devenue salée. Ça appauvrit le sol si bien que le rendement n’est plus bon », raconte-t-elle. Productrice d’oignon, de tomate, de piment et d’autres légumes, elle est à bout de souffle. « Je n’ai que le maraîchage comme activité. Des fois j’achète les semences à crédit et quand je cultive, je n’arrive pas à rembourser les prêts. Je ne reçois pas d’aide de l’Etat», raconte la sexagénaire. 

A Agouè, un arrondissement de la commune de Grand-Popo, cela fait trois ans que le sel mène la vie dure à Hounzèdo Amoussou. Il y a un an, la note a été plus-que-salée pour cette productrice de tomate, concombre, persil, carottes, oignon. « L’eau du puits est devenue trop salée. Je n’ai pas les moyens pour un forage. Je n’ai eu d’autre choix que d’utiliser cette eau mais je l’ai payé très cher. Le sel a tout tué et je suis criblée de dettes aujourd’hui», raconte-t-elle. 

Aujourd’hui, la sexagénaire dit tenir à coup de prêts et être criblée de dettes. « Des fois on achète les semences à crédit et quand on cultive on n’arrive pas à rembourser les prêts. Je ne reçois pas d’aide de l’Etat ». 

A Agouè, un arrondissement de la commune de Grand-Popo, cela fait trois ans que le sel mène la vie dure à Hounzèdo Amoussou. Il y a un an, la note a été plus-que-salée pour cette productrice de tomate, concombre, persil, carottes, oignon, etc. « L’eau du puits est devenue trop salée. Je n’ai pas de moyens d’un forage. Je n’ai eu d’autre choix que de me rabattre sur l’eau du puits et je l’ai payé très cher. Le sel a tué toutes les plantes et actuellement je suis endettée jusqu’au cou», raconte-t-elle. 

Des rizières abandonnées au Sénégal

Côtier comme le Bénin, le Sénégal aussi est touché par la salinisation des terres qui touche avec acuité certaines régions du pays. A Karongue dans le Djoulouolou en Casamance, des femmes ont été contraintes d’abandonner leurs rizières après avoir perdu la bataille contre le du sel. « Il ne pleut presque plus. Alors le sel est remonté. Les hommes ont fait des digues anti-sels mais ça n’a pas marché. On ne cultive plus dans ces rizières mais seulement dans les montagnes», explique Kaderssah Sonko, l’une d’entre elles. 

Hounzèdo Amoussou aimerait bien faire creuser un autre puits « assez loin de la plage », et dont elle espère que l’eau ne sera pas salée. « Mais il faut de l’argent pour ça or je n’en n’ai pas. Je traîne encore les dettes de l’année dernière ».

Le sel, un désastre

Déjà affectées par un faible accès aux intrants, aux outils et aux semences améliorées, les agricultrices sont les premières victimes de la salinisation des terres qui les expose à une plus grande précarité.

A Adounko, les maraîchères ont vu leur charge de travail s’alourdir depuis l’invasion de leurs bassins par le sel il y a un an. Obligées d’abandonner les bassins salés, elles doivent effectuer une plus longue distance avant d’atteindre ceux creusés récemment et passent, de ce fait, plus de temps que prévu sur les sites de jardinage. « Ça nous demande de gros efforts de faire des allers-retours dans le sable, des champs vers les  bassins» se plaint Jeanne Selida. Ces difficultés me « découragent d’emblaver de grandes superficies. J’ai souvent mal aux bras à force de puiser », dit la mère de famille. « Au quotidien c’est très pénible. Nous restons sur le site jusqu’à 13 heures, rien que pour arroser les plantes», ajoute Sabine Aïssi qui elle, est mère de deux très jeunes enfants. 

Avec la baisse des récoltes, les maraichères n’ont plus assez de moyens pour s’approvisionner en intrants. A Adounko où elles sont nombreuses à s’adonner au bio depuis plusieurs mois déjà, la tâche ne leur est pas facile. « Nous sommes endettées et il ne nous est pas facile d’avoir la fiente avec nos maigres moyens. De plus, les semences coûtent de plus en plus cher. Les semences de persil que j’achetais à 3000 francs CFA sont passées à 4000 francs CFA voire plus », note, mécontente, Amina Kpossou. 

Productrice de persil et de céleri à Adounko, Amina appelle l’Etat au secours : « Nous sommes des femmes sans grands moyens. Nous ne pourrons avoir de bonnes récoltes et de l’argent sans une eau de bonne qualité. Nous n’avons pas la force de financer un forage et supplions l’Etat de nous venir en aide ».

Joindre les deux bouts

Poussées par la nécessité, les femmes ont nombreuses à s’adonner à d’autres activités. C’est le cas à Adounko où la plupart des femmes produisent artisanalement du sel. D’autres, comme Hortense Sèvalou, vont-elles-mêmes vendre sur les marchés leurs récoltes. « Selon la taille du poivron par exemple, je peux vendre le lot de 40 à 2000 francs CFA, voire 3000 francs CFA. Quand le marché est mauvais, ça peut chuter jusqu’à 500 francs CFA et c’est moi qui perd ».

« Nous sommes obligées d’avoir d’autres activités pour joindre les deux bouts et prendre soin de la famille. Quand je quitte le jardin, je vais au marché et en plus j’ai ouvert un petit commerce devant ma demeure», témoigne Philomène Dossa, membre de la coopérative ‘’Don de Dieu’’ de  Zoungbodji à Ouidah et maraîchère depuis 26 ans.

Des terres abandonnées au Sénégal

Au-dessus de certains seuils, la salinisation élimine complètement la production agricole, forçant souvent les communautés à abandonner leurs terres. Cet environnement extrême est déjà une réalité au Sénégal. Selon Abdallah Gambi Diedhiou, près de 45% des terres arables sont affectées par le phénomène de la salinité des terres cultivables dans ce pays. 

Dans la région de Ziguinchor dans le sud, poumon vert du pays qui dépend de l’agriculture, « la salinisation des sols est aussi synonyme de pauvreté et d’insécurité alimentaire » écrit le journal The New Humanitarian et d’après des experts de l’ONG Enda Tiers-monde, cette situation entraine aussi un déplacement de populations.

A Karongue dans le Djoulouolou en Casamance, des femmes ont été contraintes d’abandonner leurs rizières après avoir perdu la bataille contre le sel. « Il ne pleut presque plus. Alors le sel est remonté. Les hommes ont fait des digues mais ça n’a pas marché. On ne cultive plus dans ces rizières mais seulement dans les montagnes», raconte Kaderssah Sonko, l’une d’entre elles.

 Les femmes de Karongue se sont aussi mises au maraîchage. « On fait du jardinage pour ramener quelque chose à la maison. On cultive de l’oignon, les légumes… pour acheter du riz à manger », fait-elle savoir.

En 2010 Djalika Mané, 33 ans, a dû abandonner ses terres devenues trop salées, pour se tourner vers le commerce grâce auquel elle s’occupe de sa famille aujourd’hui. Toutes les charges du ménage lui incombent. « On se charge toutes seules de l’habillement et la scolarité des enfants, de l’entretien de la maison », explique Djalika.

Des pistes pour contrer le sel

Dans la commune de  Thionkessil, les rizicultrices soufflent un peu grâce à des variétés de riz adaptés à la salinité.  Dans la commune de Thionkessil, certaines variétés de riz comme le Bendou, adapté à la salinité, et le Soumbane adapté au sol caillouteux, donnent un peu de répit aux femmes. « J’arrive à maintenir ma production et je récolte normalement. Grâce à cela, je lutte contre la pauvreté et j’entretiens ma famille », dit Adja Oumy Sagna, la responsable des  femmes de la commune. 

Binétou Diatta quant à elle, arrive à tirer de la vente de sa production de quoi entretenir sa maison. Mais, la menace du sel est présente, telle une épée de Damoclès, et les femmes de Thionkessil en sont conscientes. Pour contrer l’avancée du sel, elles utilisent les méthodes du bord.  « A la période des récoltes, on étale des feuilles sèches sur le sol pour barrer la route au sel ». Consciente que ces méthodes sont bien dérisoires face à la furie du sel, Binétou en appelle de tous ses vœux à l’appui de l’Etat. « Un tel appui sera plus efficace. Nous prenons de l’âge et nous ne pourrons pas continuer avec les mêmes méthodes. Je ne pourrais pas me déplacer tout le temps».

Au Bénin,  les chercheurs explorent les pistes pour lutter contre la salinisation des sols, fait savoir Dr Prodjinonto. « Nous proposons des solutions pour aider les maraîchers à améliorer leurs cultures dès qu’elles sont sujettes à la salinisation ». Des variétés d’amarante et de grande morelle résistantes à la salinité ont été identifiées et sont proposées aux maraîchers qui arrivent à les cultiver, avance-t-il.  

Par ailleurs, ajoute le spécialiste, chercheurs béninois et sénégalais travaillent en synergie pour sortir les deux pays du phénomène de la salinisation. 

Flore Nobime (Bénin) et Marie Vianey Afangbédji (Sénégal)

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